Edmund von Gordon : Un chef de culture nazi au sein de la WOL III
Après la défaite de 1940, le 28 juin une grande partie du département des Ardennes au nord de la rivière Aisne est placée en zone interdite1. Près de 110 000 hectares de terres agricoles abandonnées lors de l’Exode sont gérés par la 3ème direction économique régionale (Wirtschaftsoberleitung) de la firme agricole nazie Ostland (Ostdeutsche Landbewirtschaftungsgesellschaft). Les autorités françaises et la population voient dans cette occupation une tentative de colonisation du département2 Cheville ouvrière de cette occupation les chefs de culture sont-ils réellement des colons nazis ? Le cas d’Edmund von Gordon, chef de culture dans le Betrieb d’Echaude (B 664) apparait dans nos sources comme exceptionnel. Son curriculum vitae rédigé en mars 1942 brosse le portrait de la fabrique d’un nazi ordinaire. Pour autant, l’exemple de von Gordon est-il transposable à l’ensemble des 199 chefs de culture en poste dans les Ardennes ? Une prosopographie fine des chefs de culture permet de mieux cerner la réalité de l’endoctrinement des chefs de culture de la WOL.
Edmund von Gordon, portrait d’un nazi
Le curriculum vitae de von Gordon : un document exceptionnel

Aspirant à une promotion, von Gordon adresse en 1942 un cv détaillé à son supérieur hiérarchique. Le document, conservé aux archives départementales des Ardennes sous la cote 12R 123-1, décrit un parcours de vie caractéristique de nombre de nazis de la première heure.
Ich bin am 3 Oktober 1901 in Laskowitz (Westpreussen) als 4. Sohn des Landwirts Franz von Gordon geboren. Ich besuchte das Humanistische Gymnasium bis oberprima (Bis 1921) Alsdann machte ich eine 2-jährige kauf mânnische Lehrzeit durch in hamburg bei der Firma Schulbach, Thiemer&co. Sodann war ich 1 Jahr als Beamter und Betriebsleiter in Schönflies Kr. Lebus Tätig Da ich jedoch nicht in meine Heimat zurückkehren konnte, die inzwischen polnisch geworden war, konnte ich nicht Landwirt bleiben. Ich wurde Journalist und war 1 Jahr bei der Ostpreussischen Zeitung in Königsberg tätig, sodann 2 Jahres als Korrespondant in Warschau, und weitere 8 Jahres in Berlin, Paris und London. Im Jahre 1939, kehrte ich nach dem polnisches Feldzug wieder in meine Heimat zurück, war 3 Monate auf dem 3600 Morgen grossen Gut des Landwirtes Walter Otto in Klarheim tätig und übernahm dann die Leitung der Wirtschaft Vierlinden b. Klarheim Kr. Bromberg, als Betriebsleiter der Ostland. 2 Jahre der Betrieb wurde am 16 Februar 1942 mit einem Bessarabiendeutschen besiedelt, wodurch ich dorf frei wurde. Ich gehörte der NSDAP von 1921 bis 1924 (Auf lösung) und wieder seit dem 1/5/1937 an. wegen Teilnahme an der Ehrebung vom 9. November 1923 wurde ich zu 3 Monaten Gefangnis verurteilt;3
Un parcours de vie caractéristique d’un nazi ordinaire
Trop jeune pour avoir connu la guerre et ses tranchées von Gordon est toutefois impacté par la Grande Guerre et ses conséquences. Après ses études il lui est impossible de rentrer en Prusse occidentale alors rattachée à la Pologne. Bien qu’éduqué, des études d’humanité jusqu’en première supérieure, cette situation fait de lui un réfugié en Allemagne, comme les 1.4 millions d’Allemands qui ont émigré de Prusse occidentale après 19194. Ce déclassement est à l’origine de la politisation de von Gordon. Adhérent de la première heure au parti nazi, il participe -indirectement ?- à la tentative de putsch à Munich le 9 novembre 1923, il est arrêté et emprisonné tout comme Hitler. Cette participation lui vaut certainement la médaille de l’ordre du sang et le titre de compagnon du parti (Parteigenosse). Après la campagne de Pologne, à laquelle il dut participer en tant que Sonderführer au sein de la Wehrmacht, ses compétences agricoles lui permettent d’accéder à un poste de cadre au sein de l’Ostland dans le cadre du programme de colonisation agraire en Europe orientale5. Edmund von Gordon dirige dans le district de Bromberg en Poméranie une exploitation de 80 hectares entre 1940 et 1941 dans le cadre d’une première phase de colonisation-germanisation de cette portion de la Pologne6. C’est en 1942 qu’il prend la direction du Betrieb d’Echaude près du village de Termes dans le sud-est des Ardennes7. Le CV de Gordon est emblématique de ces techniciens politisés qui peuplèrent toutes les officines nazies durant l’occupation8 toutefois ce type de profil demeure plutôt rare chez les chefs de culture de la WOL dans les Ardennes. Un autre exemple est celui d’Alfred Mau, Betriebsleiter de Sorbon en 1943. Désigné lui aussi comme Parteigenosse, Mau est convoqué par la direction des affaires étrangères du NSDAP à Berlin en janvier 1941 à un séminaire sur la mise en culture des espaces colonisés pour partager ses compétences en la matière9.
Edmund von Gordon : une exception au sein des chefs de culture de la WOL
L’Einsatzfreudigkeit et la culture nazie des Betriebsleiters
La joie dans le travail (Einsatzfreudigkeit) est un critère d’évaluation récurrent dans les fiches des listes des personnels de la WOL. C’est cette joie qui rend Rudolf Brandt, chef de district dans le cercle de culture de Rethel, exemplaire pour tous les membres du service10. La motivation au travail d’Eberhard Korkhaus, Betriebsleiter à Remaucourt en 1941, est difficile à dépasser11 et Otto Hövermann de Juzancourt est décrit comme un agriculteur enthousiaste12. Max Steuck fait montre d’une joie dans le travail également exemplaire dans le centre d’exploitation de Sévigny13. Toutes ces appréciations émanent du directeur du cercle de culture de Rethel. Les mêmes mentions se retrouvent dans les grilles d’évaluations des chefs de culture dans les autres cercles de culture. Dans le cercle de Vouziers, Alfred Döbelt, chef de culture des Petites Armoises en 1941, est loué par son supérieur pour sa joie au travail (seine Einsatzfreudigkeit)14. Le même terme revient dans les rapports concernant Ernst Haase, chef de culture de Tailly (B 654) promu en 1942 Saint-Loup-Terrier (B 588) et de Josef Wessig de Buzancy15. La joie dans le travail est aussi un critère de sélection lorsqu’il faut proposer des candidats aux postes de La-Führers en 1943. Rudolf Mühlpfordt, Bezirkslandwirt dans le cercle de Vouziers en 1942 se distingue dans la gestion de son district par cette joie au travail tout comme Ernst Müller, du Betrieb de Thenorgues ou Erhard Kuschel d’Autruche16 La récurrence de la mention de la joie au travail dans les critères d’évaluation des chefs de culture renvoie à une forme spécifiquement nazie de management((Johann CHAPOUTOT, Libre d’obéir, le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020, 176 p.)). La conduite économique de la guerre se heurtait en effet au manque de personnels, l’armée dévorant la plus grande partie de la population masculine. Pour pallier à cette difficultés les nazis ont développé un système de management par objectifs laissant une grande part d’initiative individuelle aux agents chargés d’atteindre les objectifs fixés. Afin d’optimiser les ressources humaines disponibles un groupe d’universitaires et de technocrates nazis ont élaboré une nouvelle forme de management dans laquelle la joie au travail c’est-à-dire la conviction de participer à une grande œuvre, constitue un puissant ressort de l’investissement personnel. Leurs travaux sont publiés à partir de 1941 dans une revue intitulée Reich, Volksordnung, Lebensraum (Empire, ordre racial et espace vital). Parmi eux se retrouve Wilhelm Stuckart, l’auteur du mémorandum de 1940 qui présida à l’établissement de la zone interdite. Dans les Mélanges offerts à Heinrich Himmler en 1941, Stuckart fait de la joie au travail un pilier du management nazi17. « La joie dans le travail » vise avant tout la performance plus que l’épanouissement individuel, elle fait écho à l’organisation économique Kraft Durch Freude mise en place dès 1933 pour encadrer les loisirs de la population après le travail et diffuser au sein de la société une véritable culture nazie.
Une intériorisation peu évidente de l’idéologie nazie au sein des chefs de culture
Les mentions dans les évaluations des chefs de culture de termes connotés idéologiquement pose la question de leur engagement politique dans l’accomplissement de leur travail au sein de l’Ostland dans les Ardennes. Les questionnaires du Deutsche Arbeitsfront(DAF)18, montrent qu’à peine plus de 33 % des chefs de culture déclarent être membre du NSDAP et que moins de 10 % appartiennent à une organisation nazie : SS, NSKK, SA. En revanche, les 18 dossiers du personnel concernant les chefs de culture conservés aux archives départementales19 donnent des résultats quelque peu différents. Dans 50 % des cas, le Betriebsleiter déclare être membre du NSDAP maisles adhésions sont en générale récentes, ce qui apparente ces hommes davantage aux adhérents d’opportunité qu’aux vieux compagnons du parti.
Plusieurs éléments relevés dans les sources françaises et allemandes viennent nuancer l’image d’un corps des chefs de culture totalement nazifié et profondément imprégné du projet idéologique de la germanisation en marche du département des Ardennes.
L’affaire du port des étoiles jaunes des travailleurs juifs du groupe de Boutancourt en septembre 1942 est révélatrice de l’implication inégale des chefs de culture de la WOL dansla mise en application des mesures antisémites décidées par les nazis. Le 29 septembre 1942, le chef du Kommando du SD de Charleville informe le préfet que huit Juifs travaillant pour la WOL à Boutancourt ne portent pas l’étoile en application de la 8e ordonnance allemande du 29 mai 194220 et exige un contrôle du groupe de travailleurs de la WOL21par la gendarmerie. Le 24 juin 1943, l’Obersturmführer Röder, commandant l’antenne du SD de Charleville, alerte encore le préfet car des Juifs circulent dans le département sans porter l’étoile jaune et enjoint celui-ci de faire contrôler le port de l’étoile par la gendarmerie22. Le 13 juillet 1943 le préfet répond au SD en rappelant que les Juifs travaillant en culture sont au service de la WOL et qu’ils échappent, de ce fait, le plus souvent à l’action de la police et de la gendarmerie françaises. Il suggère donc au commandant du SD de faire appliquer le respect de l’obligation du port de l’étoile jaune par la Feldgendarmerie ou les chefs de culture de la WOL ((AD08, 1W 32, lettre du préfet au SD, 13/07/1943.)). Ailleurs, un agriculteur d’Amblimont souligne l’empathie du chef de culture pour la population en laissant les habitants se ravitailler en choux dans les parcelles de la WOL quitte à ensuite lâcher les vaches dans le champ pour masquer la disparition de la récolte23. À Villemontry, le chef de culture ferme les yeux sur les vols commis par les habitants au préjudice de la WOL ((Ibid.)). Une telle attitude pouvait être lourde de conséquences pour le responsable. Ainsi Fritz Martens d’Autrecourt, qui prêtait semences et outils aux paysans français, est arrêté par la Gestapo le 24 février 1943, puis envoyé sur le front de l’Est24. À Sivry-les-Buzancy, le chef de culture Franz, d’après l’enquête des Normaliens, est qualifié par le maire du village en 1951, d’hitlérien à 100 %, alcoolique à 100 %, (il) aurait vendu la WOL pour boire25 Dans les propos de l’édile la conviction idéologique du chef de culture est mise sur le même plan que son abus de boisson comme une perversion commune. En outre, le maire rapporte que la fidélité du nazi envers le Führer s’effaçait aisément face à son ivrognerie. L’expression vendre la WOL pour boire suggère que ledit Franz pouvait soustraire des denrées des greniers de la WOL pour les échanger contre quelques bouteilles de picrate ou d’eau de vie.
Conclusion
L’étude du cas d’Edmund von Gordon met en évidence un parcours d’engagement politique très marqué au sein des chefs de culture de la WOL. Il correspond en tous points aux attendus idéologiques des cadres de l’Ostland et conforte dans la population la conviction d’une colonisation des campagnes ardennaises par la WOL III. Cependant, la prosopographie des chefs de culture montre le caractère exceptionnel de cette trajectoire individuelle. Pour nombre de chefs de culture, le service au sein de la WOL représentait une affectation confortable loin des dangers du front, l’intériorisation de l’idéologie nazie de la germanisation des Ardennes n’était, à l’évidence guère leur priorité. L’e chef de culture comme soldat à la charrue est avant tout une figure de propagande.
- Johannes Groβmann, L’histoire inédite de l’invention de la « zone interdite ». Antécédents, contextes et conséquences du tracé de la « ligne du Nord-Est » in Marie Bénédicte VINCENT (dir), Les « zones interdites » sous l’occupation allemande 1940-1945, éditions Champ Vallon, 2026, p 17-36. [↩]
- Gaël EISMANN, Zone « réservée » versus zone « interdite ». Les ambivalences de l’occupation militaire d’un territoire tributaire d’enjeux multi-scalaires (1940-1942) in Marie Bénédicte VINCENT (dir), Les « zones interdites » sous l’occupation allemande 1940-1945, éditions Champ Vallon, 2026, p 37-65. [↩]
- Je suis né le 3 octobre 1901 à Laskowitz (Prusse occidentale) en tant que quatrième fils de l’agriculteur Franz von Gordon. J’ai fréquenté le lycée humaniste jusqu’à la classe supérieure (jusqu’en 1921). J’ai ensuite effectué un apprentissage commercial de deux ans à Hambourg dans l’entreprise Schulbach, Thiemer&co. J’ai ensuite travaillé pendant un an comme fonctionnaire et directeur d’exploitation à Schönflies, dans le district de Lebus. Cependant, comme je ne pouvais pas retourner dans ma région natale, qui était entre-temps devenue polonaise, je ne pouvais pas rester agriculteur. Je suis devenu journaliste et ai été employé 1 an au journal de Prusse orientale à Königsberg, puis deux ans comme correspondant à Varsovie, et huit autres années à Berlin, Paris et Londres. En 1939, après la campagne de Pologne, je suis retourné dans ma région natale, où j’ai travaillé pendant trois mois dans le domaine agricole de 3 600 acres de Walter Otto à Klarheim, avant de prendre la direction de l’exploitation Vierlinden près de Klarheim, dans le district de Bromberg, en tant que directeur d’exploitation de l’Ostland. Après deux ans d’exploitation, celle-ci a été colonisée le 16 février 1942 par des Allemands de Bessarabie, ce qui m’a libéré de mes obligations envers le village. J’ai été membre du NSDAP de 1921 à 1924 (dissolution) et à nouveau depuis le 1/5/1937. Pour avoir participé à l’insurrection du 9 novembre 1923, j’ai été condamné à 3 mois de prison. [↩]
- Heinz FASSMANN, Rainer MUNZ, La migration d’Est en Ouest en Europe (1918-1993). In : Revue européenne des migrations internationales, vol. 11, n°3,1995. pp. 43-66. [↩]
- Christian INGRAO, La promesse de l’Est. Espérance nazie et génocide 1939-1940, Éditions du Seuil, 2016, 462 p. [↩]
- Ibid. [↩]
- AD08, 12R 110-111, Einsatzlisten Sedan et Vouziers. [↩]
- Ulrich HERBERT, Werber Best, un nazi de l’ombre, Tallandier, 2009, 560 p. Nicolas PATIN, Krüger, un bourreau ordinaire, Fayard, 2017, 308 p. [↩]
- AD08, 12R 109, dossier Alfred Mau. [↩]
- AD08, 12R 109, Einsatzlisten du cercle de Rethel, sd. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid. [↩]
- AD08, 12R 111, Einsatzlisten Vouziers, 1941. [↩]
- Ibid. [↩]
- AD08, 12R 125, dossier La-Führer. [↩]
- Ibid, pp 23-25. [↩]
- AD08, 12R 135, DAF Fragebogen der Ostland. [↩]
- AD08, 12R 123 1-2, dossiers du personnel de la WOL. [↩]
- AD08, 1W 32, note du SD à la préfecture des Ardennes, 29/9/1942. [↩]
- Philippe MOYEN, Léon Eskénasy, un Juif dans la Collaboration ardennaise, Société d’Histoire des Ardennes, Charleville-Mézières, 2022, p. 57. [↩]
- AD08, 1W 32, note du SS Obersturmführer Röder au préfet, 25/06/1943. [↩]
- Anne FRANÇOIS, Exploiter terres et populations conquises au nom du national-socialisme : l’Ostland dans les Ardennes pendant la seconde guerre mondiale, thèse de doctorat, Université de Caen, 2019, p 122. [↩]
- AD08, 1J 1131, Jules FORTIER, Autrecourt-et-Pourron pendant la guerre et l’occupation. [↩]
- AD08, 1J 348, enquête des Normaliens, 1951. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Philippe Moyen (26 mai 2026). Edmund von Gordon : Un chef de culture nazi au sein de la WOL III . Autour de la Seconde Guerre mondiale. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169ss
Le carnet se propose de fédérer et de présenter les différentes activités et champs d’investigation des chercheurs, chercheurs associés et doctorants travaillant autour de la seconde guerre mondiale à l’université de Caen-MRSH. Il s’agit ainsi de penser les entrées et sorties de guerre, d’inscrire la dimension occidentale de l’événement dans une perspective géographique et chronologique très large, en intégrant en amont les legs socio-politiques et les pratiques culturelles des acteurs et témoins du conflit et en aval les répercussions, les représentations comme les mémoires de l’événement.